Libye

Pourquoi la révolution libyenne a perdu son éclat

Les Libyens considèrent leur pays comme un État en déliquescence, un pays où l’État n’existe plus

APA-Tripoli (Libye) De notre correspondant: Saleh Sarrar – Vu les développements survenus dans le conflit en Libye, nous rééditons ce reportage que nous avons initialement mis en ligne le 21 août 2019 et qui rend compte de l’état d’esprit des Libyens.

Il y a plus de huit ans que le corps meurtri et ensanglanté de Mouammar Kadhafi a été déposé sur une civière entourée d’une population avide de vengeance. Après avoir résisté durant des mois, son régime s’est finalement effondré en octobre 2011 et a ouvert les vannes aux groupes armés disparates qui se battent pour la suprématie politique.

Kadhafi est mort ? C’était trop beau pour être vrai pour la bande armée qui s’était battue bec et ongles pour arracher la Libye à l’emprise du régime du colonel Mouammar Kadhafi, une emprise qui avait duré 42 ans.

Dans cette version libyenne du printemps arabe, le mois de février 2011 annonçait le début de la fin pour le charismatique homme fort qui avait son peuple sous sa coupe depuis 1969.

Alors que les célébrations se déroulaient dans toute la Libye, ce changement de cap politique était censé marquer le début de quelque chose de plus excitant que l’autocratie à laquelle les Libyens avaient été habitués sous Kadhafi.

En 2019, le sentiment de désespoir se répand toujours dans toutes les couches de la société libyenne, en particulier à Tripoli, où l’instabilité s’est aggravée avec l’offensive lancée en avril par les forces armées dirigées par le chef de guerre, le Maréchal Khalifa Hafter contre la capitale.

L’impasse dans laquelle se trouve le conflit a vu la détérioration de la vie dans la ville. Elle a aussi nettement réduit les services sociaux de la part d’un gouvernement faible même s’il est soutenu par la communauté internationale.

Les Libyens comme Ali Almahdi ne sont plus épris de la soi-disant révolution, qui était censée inaugurer une paix et une tranquillité durables, la prospérité économique, le pluralisme politique et une culture de la liberté d’expression à laquelle ils aspiraient depuis toutes ces années sous la main de fer de Kadhafi.

Pour Almahdi, un habitant de la capitale Tripoli interrogé par APA, les difficultés économiques mordantes sont une question plus urgente pour les citoyens que de célébrer un événement qui a perdu son éclat, entraînant son pays plusieurs décennies en arrière.

« Quand l’anniversaire du changement arrivera, je ne sortirai pas fêter ça parce que je n’ai plus d’argent depuis des mois, même si mon salaire est sur mon compte en banque », promet-t-il.

« Tout le temps, ils disent qu’il n’y a pas de liquidité dans les banques », se désole-t-il, le visage peu réjouissant.

Sa mémoire avait depuis longtemps effacé le souvenir de l’époque enivrante de la révolution à l’issue de laquelle la capture de Kadhafi a été confirmée, déclenchant des vagues de coups de feu et d’applaudissements dans plusieurs villes et villages de Libye.

« Je ne retrouverai pas le bonheur tant que je continuerai à demander d’où viendra le prochain repas pour nourrir ma famille », glousse-t-il, en riant pendant que les scènes autour de lui montrent les ruines de la guerre.

Bien que les grandes villes et quartiers de Libye essaient de vivre l’énergie et l’esprit d’une nouvelle réalité, avec des drapeaux nationaux ornant les places, les murs et les réverbères, l’expression sur les visages des gens apparaît triste, feutrée et lointaine.

Dans ce contexte très coloré mais silencieux, des citoyens, dont des personnes vivant avec un handicap, font la queue toute la journée devant les banques, pour retirer de l’argent dont les sociétés de financement hésitent à se séparer du fait de l’inflation galopante, qui déprécie très fortement le Dinar, la monnaie locale.

Suaad Hassan, une mère de six enfants d’âge moyen, a été l’une de celles qui ont bravé la froide nuit libyenne pour faire la queue pendant des heures, espérant récupérer de l’argent pour les vivres dont sa famille a désespérément besoin.

« Révolution ?… Quelle révolution ? Je ne suis pas heureuse de cette révolution et je ne la célébrerai pas parce qu’elle n’a apporté que des difficultés dans ma vie… pas d’argent, pas de sécurité et la vie est chère », se plaint-elle. Pour cette mère de famille et beaucoup d’autres comme elle, la Libye n’est plus la même depuis que le changement s’est profilé à l’horizon et a apporté une nouvelle réalité troublante dans son sillage.

Les Libyens considèrent leur pays comme un État en déliquescence, un pays où l’État n’existe plus, selon la sagesse populaire. Les milices se battent partout pour le contrôle de petites parcelles de territoire, de la capitale Tripoli à Sabha et Benghazi à l’est. Le pays a deux gouvernements, l’un à Tripoli, l’autre à Benghazi, soutenus par des factions armées qui se battent régulièrement entre elles.

L’intellectuel libyen Waheed Jado estime que l’insécurité dans la vie des gens est une grave préoccupation, en particulier lors d’événements publics qui sont des cibles faciles d’attaques armées et d’attentats-suicides imputés à des factions sympathisants de l’Etat islamique.

« Parce que les gens ne se sentent pas en sécurité après la révolution, ils vont se recroqueviller dans leurs maisons au lieu de célébrer un événement qui ne leur a rien donné de tangible », ajoute Jado.

En tant qu’opposant acharné à Kadhafi, Mohmoud Ali avoue qu’avec la disparition de l’ancien régime, il espérait que la révolution donne aux Libyens un énorme élan vers un avenir plein de progrès avec des améliorations sans précédent dans tous les domaines. Selon Ali, il lui a fallu quelques années avant que la dure réalité ne le rattrape alors que la Libye passait de la débâcle du régime de Kadhafi à un problème encore plus complexe.

« Comme la révolution n’est pas à la hauteur des attentes, des milliers de Libyens s’exilent vers des pays plus sûrs et plus dynamiques sur le plan économique, notamment en Europe et au Moyen-Orient, où ils occupent des emplois subalternes pour survivre au strict minimum », regrette-t-il.

En repensant aux années Kadhafi avec une certaine réticence, Ali admet qu’il s’agissait d’une période diff

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