Bocanda

Difficile cohabitation entre deux villages voisins à Bocanda

Selon les autorités préfectorales, ce sont 10 cases qui ont été incendiées et 15 personnes blessées

Photo : AIP

Dimbokro, 16 jan (AIP) – L’attaque sanglante, perpétrée, le 29 décembre 2018, par les habitants de Tokro contre leurs voisins d’Allokokro et qui a occasionné plusieurs blessés et l’incendie de nombreuses habitations, marque un tournant décisif dans la difficile cohabitation entre les deux localités du département de Bocanda, émaillée d’incidents qui, si l’on n’y prend garde, pourraient endeuiller des familles.

Pour en savoir davantage sur les raisons de ce pénible voisinage de deux localités qui, il y a seulement quelques années, vivaient en parfaite harmonie, l’AIP s’est rendue dans les villages.

Tokro-Allokokro. Deux villages voisins. Lundi 31 décembre, il est 9h. Un petit panneau à la forme d’une flèche sur lequel on peut lire « Bienvenue à Tokro » nous tire de la torpeur du voyage, annonçant la fin du périple. En cette fin d’année où le vent sec de l’harmattan venu du nord s’est approprié l’environnement en le chargeant de particules de sables et autres débris, les habitants, visages et corps blanchis, vaquent à leurs occupations quotidiennes. Un calme précaire règne contrastant avec l’atmosphère surchauffée de la veille.

« Ici c’est Tokro et la limite se trouve là-bas. Vous voyez cette piste qui monte. C’est ça, la limite entre nous et Allokokro », nous dit un jeune homme d’une trentaine d’années, Kouakou Felix, rencontré à l’entrée du village de Tokro, montrant une piste, sorte de ligne de démarcation, sinueuse, à l’allure d’un serpent, à la couleur rouge-ocre.

Une visite de courtoisie au chef du village de Tokro et à travers le village, en compagnie du jeune homme, ne révèle aucune anormalité. Une situation qui contraste avec le spectacle désolant qui s’offre à nous lorsque nous passons de l’autre côté « du mur de Berlin » c’est-à-dire à Allokokro.

Où on observe, partout des restes d’habitations éventrées ou incendiées, de biens matériels notamment habits et nourritures calcinés.

Selon les autorités préfectorales, ce sont 10 cases qui ont été incendiées et 15 personnes blessées. Les populations d’Allokokro, au contraire, chiffrent à 23, le nombre d’habitations détruites avec tous les biens et à 15 les blessés. La raison évoquée pour justifier cet acte jugé de « barbarie », est l’exploitation d’un bois dans une forêt litigieuse par un habitant de Tokro.

Au commencement étaient la paix et la volonté de vivre ensemble

Dans leur volonté de vivre ensemble, d’aspirer au développement et de bénéficier des actions de l’Etat, les habitants des deux villages qui étaient excentrés, ont décidé, dans les années 2000 de s’installer sur le même site aux abords de la voie principale Dimbokro-Bocanda. Ils ont créé une mutuelle commune dénommée la MUDESAT, (Mutuelle de développement économique et social d’Allokokro-Tokro) qui leur a permis, durant des années, de travailler en harmonie et dans la paix pour offrir des lendemains meilleurs à leurs progénitures.

« Relativement, il y a avait une entente. On tenait les réunions ensemble, on avait des projets communs. On faisait le même convoi pour venir en pâquinou et on retournait ensemble », a confié, lors d’une interview, le 31 janvier 2018, le président actuel de la mutuelle de développement d’Allokokro, Dié Patrice Koffi, ex-secrétaire général de la MUDESAT.

Relevant la construction d’infrastructures de part et d’autre au profit des deux localités, Dié Patrice Koffi a indiqué que la présence du foyer des jeunes et le marché à Allokokro contre l’école et le centre de santé à Tokro, était la matérialisation de cette volonté des communautés villageoises à vivre ensemble dans la paix.

La question foncière, à l’origine de la difficile cohabitation

Selon les habitants, aussi bien de Tokro que d’Allokokro, la question foncière est à l’origine des conflits récurrents observés entre eux, chaque partie se réclamant le propriétaire des terres où les villages sont installés.

« Ces terres où les deux villages sont installés appartiennent à mon père et à bien d’autres habitants d’Allokokro. C’était leurs champs de café. Ils les ont offerts gracieusement comme site aux deux villages pour qu’on vive ensemble avec Tokro », a déclaré le président de la mutuelle de développement d’Allokokro, Dié Patrice lors d’une interview le 31 janvier 2018, précisant que même une inhumation d’un habitant de Tokro fait l’objet d’une demande de portion de terre aux habitants d’Allokokro.

Faux ! Rétorquent les habitants de Tokro. « Les terres nous appartiennent. Ici c’est Tokro bo. Eux, ce sont nos étrangers. Nos parents leur ont donné la place pour s’installer à côté de nous et aujourd’hui, ils veulent s’autoproclamer les propriétaires des terres », a réfuté un des notables de ce bourg, Kouamé Koffi, déplorant cette volonté « d’usurpation » des habitants d’Allokokro.

L’autorité coutumière a indiqué que les terres données par leur ancêtre, en la personne de Nanan Bognan, aux habitants d’Allokokro se trouvent aujourd’hui de l’autre côté de la voie principale reliant Dimbokro à Bocanda. « Nous devrions cohabiter, en son temps mais ce qui nous a séparés, selon nos ancêtres, c’est les totem. Nous ne mangeons pas le cabri mais eux, ils disent que c’est avec ça qu’ils adorent leur fétiche. Alors il fallait vivre séparément pour éviter les histoires », a poursuivi le notable.

Un conflit foncier exacerbé par l’orpaillage clandestin et le décret de 2013, portant délimitation des territoires villageois

En dépit de quelques petites histoires, les deux localités vivaient dans une paix relative. Mais cette sérénité a été mise à rude épreuve depuis l’apparition dans leur univers du phénomène d’orpaillage clandestin et la prise par le gouvernement en 2013 du décret portant limitation des territoires villageois.

En effet, selon des sources villageoises, lorsque l’orpaillage a commencé dans la zone, les habitants d’Allokokro s’y sont opposés estimant qu’il fallait passer par la voie officielle en trouvant des sociétés agréées pour l’exploitation en vue de faire bénéficier leurs villages des retombées de l’activité.

Toute chose qui, selon les habitants d’Allokokro, n’a pas rencontré l’assentiment des habitants de Tokro qui « s’en sont donnés à cœur joie, détruisant faunes et flores » malgré les interpellations de leurs voisins et frères. « Ils ont commencé à exploiter le sous-sol. Aujourd’hui ils ont fini leurs parcelles et ils commencent à s’attaquer aux parcelles des ressortissants d’Allokokro », a affirmé Dié Patrice.

« Cette discorde est due à un litige foncier. Une parcelle que se disputent les deux villages», a reconnu le préfet du département de Bocanda, Soro Fatogoma, indiquant que toute action, aussi minime soit-elle, est sujet à palabre. Il précisé qu’au regard des décisions étatiques demandant la délimitation des territoires villageois, les deux villages contigus devraient se plier à la loi, mais, a-t-il reconnu, cela bute sur des oppositions car chaque village se réclamant être propriétaire terrien.

« L’autorité sous-préfectorale a demandé à chaque partie de procéder à son layonnage afin qu’elle intervienne en dernier ressort pour les départager. Mais que de difficultés », a-t-il regretté.

Une volonté de maintenir la paix malgré les divergences de point de vue

Malgré leur divergence, les deux localités souhaitent vivre ensemble, appelant à l’aide les autorités politiques et administratives pour un règlement rapide du différend.

« Ca me fait très mal de voir qu’il y a une division entre les deux villages. Je veux qu’il y ait toujours la paix entre nous. J’ai des parents, des enfants et des femmes à Allokokro. Je voudrais que nous sous asseyons pour trouver un terrain d’entente tout en pensant à l’avenir de nos enfants », a souhaité le président des jeunes de Tokro, Boni Kouadio Alexis dont l’épouse est originaire d’Allokro.

M. Boni a plaidé pour une implication réelle des autorités politiques et administratives pour une résolution rapide et durable de ce différend qui fait que les deux localités se regardent aujourd’hui en chiens de faïence.

Pour sa part, le chef de village intérimaire d’Allokokro, Lokossué N’guessan qui a reconnu que cette situation était gênante pour lui, a souligné la nécessité d’une entente et d’une cohésion pour une paix durable dans la zone.

« Je suis un homme tiraillé car ma femme vient également de Tokro mais en ma qualité de chef, je ne peux que défendre les intérêts de mon village », a dit l’autorité coutumière. L’homme qui croit encore en un règlement pacifique de ce problème qui a assez duré, a appelé au calme ses administrés, demandant à l’administration à faire respecter les lois dans toute sa rigueur.

L’assurance des autorités administratives

Le préfet de département de Bocanda, Soro Fatogoma qui s’est déporté sur les lieux le jour de cette bagarre, a regretté cet acte disproportionné des habitants de Tokro envers leurs voisins. Il a promis de s’impliquer personnellement dans la résolution de ce problème de terre, mettant en garde contre toute résurgence de conflit.

« Dès la fin des fêtes de fin d’année, je prends personnellement ce problème à bras le corps. Vous-même voyez que c’est incompréhensible que des parents qui ont toujours su régler leurs différends par l’institution d’amendes, en viennent à poser de tels actes ignobles », a regretté l’administrateur civil.

(AIP)

ik/fmo

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