Mines

Des employés d’une entreprise minière partagent leur désarroi (Enquête)

Pancarte mine de Lauzoua

Photo : AIP

Abidjan, 26 mai (AIP) – Des employés d’une entreprise minière racontent avec peur, crainte et consternation à un journaliste de l’AIP, leur drame quotidien, dans la mine de manganèse de Lauzoua.

Une enquête sur le lieu d’exploitation, le 13 avril dernier a donné de voir et vivre le cri de détresse de ses hommes qui affirment travailler dans des conditions difficiles.

Les employés de cette mine déplorent leurs conditions de travail

Porté par la volonté de rendre compte de la sécurité environnementale dans ce lieu, je me rends à la gare du village de Doukoudou, cette communauté qui abrite l’exploitation minière. Une navette me conduit à cette entreprise minière située à 4 km.

L’amas de poussière qui se dégage sur ce trajet est consternant. Les employés de cette société, accoutumés, semblent s’en accommoder. Je ne perçois aucun masque de protection sur le visage, ni de vêtement particulier de sûreté porté. Aucune mesure de protection. Les agents inhalent, sans mot dire, ce nuage poussiéreux.

Sur le chemin, des camions remplis de manganèse, probablement le fruit du travail du jour, dégagés sur leur trajet, des matériaux et une poussière exécrable qui vous prend à plein gorge.

Les quelques employés rencontrés à qui je prie de me faire part de la situation environnementale, m’imposent un anonymat. « Je ne veux pas que mon nom paraisse », me lance l’un d’entre eux. Requérant l’anonymat, dans ce lieu dont l’air est pollué, je m’incline devant leur desideratum.

Un employé, les yeux hagards, témoigne de sa douleur et de son chagrin face à ces conditions de travail. « Nous ne recevons pas de cache-nez. Seul un casque pour protéger notre tête nous est donné », déplore un employé qui exige de garder son identité secrète.

Une situation cocasse, à plus d’un titre. La couleur noirâtre de son vêtement donne d’entrevoir la quantité de poussière respirée.

Pour cet autre employé, le sourire aux lèvres, ma présence est porteuse d’espoir. Il exprime son désarroi avec force conviction. « Parler de nos vies, ils nous exploitent », soutient-il. L’homme témoigne être titulaire d’un brevet dans le domaine des mines, dit être avoir laissé la capitale pour venir apprendre et acquérir une expérience du terrain.

Que reproche-t-il à son employeur? Le jeune dénonce l’absence de mesures de protection contre ce nuage poussiéreux qui impacte leur vie. Aucun produit ne leur est délivré pour éliminer les résidus toxiques dans leur organisme.

Pourquoi tiennent-ils à garder leur identité sécrète? « Simple, ils peuvent nous renvoyer », justifie-t-il. Une épée de Damoclès qui contraint les employés à garder le silence et à subir avec douleur et chagrin, cette exploitation d’un autre genre.

« Nous sommes obligés de vivre avec ça », lance un autre employé. « Je travaille dans le secteur de traitement des pierres. Je n’ai pas de gants de travail. Je travaille les mains nues », s’indigne-t-il. Ce constat amer doit inviter à des mesures concrètes.

Dans la navette de retour, les visages sont marqués pour un masque noirâtre de poussière et des habits au couleur noirâtre.

L’ embellie de l’industrie minière en Côte d’Ivoire ne doit pas se faire au mépris des populations environnantes et des employés de ce secteur.

Car les risques sur la santé existe, selon une synthèse des connaissances scientifiques sur les risques d’atteinte à la santé (IRSST) établie suite à une exposition professionnelle au manganèse par les experts Claude Ostiguy, Sylvain Malo, Paul Asselin et publiée en Mai 2003.

Dans ce rapport de recherche, il est notifié que le manganèse (Mn) est un élément de trace essentiel retrouvé en faibles concentrations dans les sols et la nourriture.

Les expositions professionnelles chroniques par inhalation chez l’humain peuvent conduire à des atteintes du système nerveux central (SNC), la manifestation la plus grave étant le manganisme, une maladie professionnelle anciennement confondue avec la maladie de Parkinson.

Des effets sur la reproduction, telle la diminution de la fertilité et l’impuissance ont été observés chez l’homme et l’animal. Une incidence accrue de bronchites et de paramètres pulmonaires altérés ont aussi été documentés.

Ces risques majeurs pour la santé devraient conduire à des mesures concrètes pour le bien-être des personnes qui travaillent dans cette exploitation de manganèse. Bien plus des populations du village de Doukoudou qui vivent à quelques encablures de cette société minière.

Le village de Doukoudou voisin à cette mine de manganèse n’est pas bien logé

Le village de Doukoudou, situé à 5 kilomètres de la mine de Lauzoua, dans la localité de Guitry est victime, également, de cette exposition poussiéreuse.

Hormis le fait d’être privées du courant électrique, bien que situées à quelques pas, les populations ne bénéficient pas des commodités sociales nécessaires pour pallier tout risque majeur.

Le comité de développement local minier (CDLM) de cette mine de Lauzoua a la responsabilité de faire bénéficier aux populations des retombées de la présence d’une telle entreprise. Une sorte d’action liée à la Responsabilité sociétale d’entreprise (RSE).

Selon les dispositions réglementaires du Code minier ivoirien adopté en 2014, l’obligation est faite aux entreprises minières de prendre en compte des besoins de développement des localités environnantes. Une allocation de 0,5 % est requise sur le chiffre d’affaires et versé aux comités locaux de développement (CDLM), à cet effet.

En conformité avec les textes qui régissent la pratique minière en Côte d’Ivoire, un Comité local de développement minier avait été mis en place le 17 janvier 2018, à l’effet de prendre en compte les besoins de développement local.

L’ancien ministre des Mines et de l’Industrie, Jean-Claude Brou, le corps préfectoral de cette région et l’ensemble des chefs de villages du département étaient présents à la préfecture de Guitry.

Le Comité comprend des membres de l’administration, les élus locaux, les chefferies des villages environnants au site d’extraction, des représentants de femmes et de jeunesse et un représentant de la société d’exploitation.

Sa mission est de gérer le plan de développement local minier, en concertation avec les communautés riveraines et les autorités administratives territoriales et locales, conformément à la loi portant Code minier, selon le préfet Woua Patrick, président de ce comité, dans son discours prononcé lors de son installation.

Le directeur de la Compagnie minière du littoral de manganèse (CML), Zheng Yuan Wen avait souligné son ambition d’ériger le CDLM comme un bon élément incubateur de développement local pour le bonheur de tous.

« Nous prenons l’engagement de nous mettre à la disposition du comité afin de contribuer efficacement au développement de la région pour le bien-être des populations », avait-t-il promis alors.

A la pratique, cet engagement du directeur de la Compagnie minière du littoral de manganèse et du préfet Woua Patrick, président de ce comité, attendent leur réalisation à ce jour.

« Les responsabilités sont partagées entre la société civile, les entreprises et l’Etat. Si l’entreprise a l’obligation de verser les sommes dues, il revient au CDLM d’utiliser ces fonds à bon escient », avait déclaré, au micro de l’AIP, un haut responsable du comité national de l’ITIE (Initiative pour la transparence dans les industries minières).

Pour ce gestionnaire de mine, c’est à la société minière de veiller à la réalisation de travaux de développement. Elle doit verser au CDLM local 0,5 % du chiffre d’affaire de l’entreprise. Et celui-ci doit élaborer un projet annuel pour aider les populations. « S’ils reçoivent l’argent, que font-ils alors ? », s’est-t-il offusqué.

Simi Appolline Telle de l’ONG SEEMI s’indigne notamment qu’une communauté villageoise ne soit pas électrifiée. « C’est anormal qu’une mine soit électrifiée et que le village voisin ne bénéficie pas d’installations électriques. C’est anormal! », a-t-elle décrié.

Bien étrange! Les membres du CDLM et les activités menées sont couverts par un secret. « Il y a une confusion sur les membres de cet CDLM », déplore Simi Appolline Telle.

Silence radio des autorités des autorités ivoiriennes en charge de la question environnementale

Les autorités en charge de questions environnementales contactées notamment l’Autorité nationale de l’environnement (ANDE) n’ont pas daigné répondre à mes sollicitations. Elles ont exigé le respect de procédures administratives. Ténues par le temps, ces dispositions ne pourraient pas être ténues.

Sur le terrain à Lauzoua, j’ai tenté d’en savoir plus auprès du chef de service qualité et entretien, Brou Konan Sylvestre. Il m’a conseillé de m’en remettre à la direction administrative situé à Cocody Vallon, à Abidjan. Mes tentatives de prise de contact ont été vaines.

Cette entreprise minière appartient à la firme chinoise CGM (China National Geological & Mining Corp), principal actionnaire de l’entreprise CML (Compagnie minière du Littoral). Elle est en activité depuis six années, à environ 300 kilomètres à l’Ouest d’Abidjan, dans le département de Guitry.

La production globale pourrait être portée à 500 000 tonnes de minerai marchand par an, selon ces objectifs d’investissements.

Initialement exploitée par l’entreprise ‘Moktar’ de 1960 à 1970, elle a été confiée par la SODEMI à LEV-CI en mars 2005. Entre 1970 et mars 2005, l’accès du site était difficile du fait de la densité de la forêt. Le minerai occupe une superficie de 21 km² avec une réserve d’au moins 2,5 millions de tonnes. Ce gisement est situé sur l’axe Abidjan- San Pedro.

(AIP)

nmfa/cmas

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Cet article a été produit par Niagnely Memel Franck Alain et rédigé dans le cadre d’un programme de développement des compétences médias dirigé par la Fondation Thomson Reuters. Le programme est financé par le Ministère fédéral allemand de la coopération économique et du développement (BMZ) et exécuté par la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH.

Le Ministère fédéral allemand de la coopération économique et du développement (BMZ) et la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH ne sont pas responsables des contenus publiés, ceux-ci relevant exclusivement de la responsabilité des éditeurs .»

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